L’escalade, c’est bien. Mais l’été s’installe, la chaleur revient, et ce bel anti-cyclone nous promet quelques jours de très beau temps. Pourquoi pas un peu de montagne ? Car pour varier les plaisirs, l’altitude apporte aussi son lot d’émotions. Allez, c’est décidé, nous partons tutoyer les sommets !  

 

 

          Demain, ce sera un lever au cœur de la nuit, une grosse journée d’effort, des passages techniques, puis la longue descente vers la vallée… mais aujourd’hui nous marchons dans le calme, les deux heures de montée se passent à rêvasser. Les sacs ont été vite faits : corde et baudrier, crampons et piolet, bonnet, gants ... et quelques barres énergétiques. Le sentier s’élève d’abord lentement, nous apprécions de commencer en douceur. Puis la montée serpente entre des barres rocheuses, et nous quittons les derniers mélèzes pour entrer en haute montagne. Encore quelques lacets le long du torrent… Voilà le petit lac, et juste derrière, le refuge ! Une solide bâtisse de granit, bien ancrée sur son éperon. Il en a vu des alpinistes ! De tous les âges, de tous niveaux, des randonneurs aussi. Le refuge, c’est ici que commence l’aventure.

17h. Le grand hall

          D’abord se mettre à l’aise, et récupérer une paire de sabot en caoutchouc. Premier choc lorsque j’ouvre la porte, ce charmant endroit est un mélange des plus doux parfums. Odeur de vieille chaussette ? Bien pire ! Ça sent le pied fermenté, lentement macéré de longues heures dans un solide godillot. C’est là que l’on comprend que les chaussures sont bien étanches. Mais lorsqu’on les ouvre ... Et pour un cocktail olfactif réussi, il ne faut pas oublier les tee-shirts auréolés qui sèchent sur les étagères du fond, les restes de saucisson-fromage oubliés dans les caisses, et les vents naturels dus à l’altitude. Car les intestins ont leur façon de nous rappeler que nous sommes au-dessus de 2500m. Bienvenue !

18h30. Le repas 

          Après la montée (finalement pas si facile) qui nous a bien séché, ce petit coup de soleil qui nous chauffe les oreilles, et les effets de l’altitude, le cerveau est un peu embrumé. Certains ressentent la « bonne fatigue » de la montagne, d’autres sont complètement vidés ! Direction le réfectoire. Le banc de bois patiné nous accueille, pour l’incontournable, le bol de soupe. Ce breuvage, le plus basique dans n’importe quelle autre circonstance, devient ici un grand moment de gastronomie, accompagné de son bout de fromage. J’adore. Le réfectoire est toujours très bruyant. Le repas est un vrai moment de partage. Chacun y va de sa petite histoire. Qui se souvient de cette journée mémorable, cette grosse bambée de ski de rando, finie dans le brouillard ? Et Paulo l’hiver dernier qui a cassé un crampon dans un couloir de glace ? Allez, on relit le topo pour demain, on boit une tisane, et au lit !

      

 

 

20h. Le coucher

          Un dernier tour à l’extérieur pour profiter des cimes orangées. Le vent est tombé, mais le froid est plus vif. Puis direction le dortoir, pour un repos mérité, car demain on se lève bien tôt. Mais, pour ne pas étouffer dans cette charmante chambrée de 32 personnes, ne pas oublier de laisser la fenêtre ouverte ! On a de la chance, on n’est pas en surnombre. Qui se souvient des nuits au Goûter, entassés à 3 sur 2 matelas ? Bon, les couchettes du bas sont occupés, il n’y a plus qu’à se hisser sur la mezzanine. Mais ici pas d’échelle ! Pas grave, on est des grimpeurs. Ne pas oublier de régler le réveil à 3h et de sortir la lampe frontale. Allez, bonne nuit !

20h30. Premier essai de dodo

          La couverture gratte un peu, et il fait trop chaud. Ça fait 5 fois que je me retourne pour trouver la meilleure stratégie. Mais d’un côté il y a la lumière bleue de celui qui joue sur son téléphone, et de l’autre la lumière du couloir qui passe à chaque ouverture de porte. C’est que le coucher est échelonné, et l’allée entre les bas-flancs toute encombrée, ce qui fait que les derniers ont un vrai parcours d’obstacle pour arriver à leur matelas. Bon, certains ont de la chance, ils s’endorment vite.

21h. Deuxième essai

          Là, le monde se sépare en deux catégories. Ceux qui possèdent des bouchons d’oreilles, et les autres. La première catégorie s’est endormie, bravo. Je fais partie de la seconde, ce qui me laisse profiter du concerto débuté depuis peu. Je pensais qu’il n’y en avait qu’un, mais l’autre ronfleur lui répond. Et ce n’est pas le petit ronron de chaton. Non, c’est le ronflement du genre bûcheron-rugbyman, un coffre de résonance digne d’une contre-basse… OK, on garde la positive attitude, ça va aller. Mais en fait la couverture gratte franchement.

22h. Les italiens vont se coucher

          Italiens ou marseillais, ou toute autre espèce non adaptée. Ça parle fort, ça n’a pas préparé ses couvertures, ça trébuche sur les sacs des autres, ça rigole. Et bien sûr, ça a la bonne idée de fermer la fenêtre. Les concertistes, eux, ne sont nullement dérangés. Il me semble même qu’une équipe de soutien les rejoint peu à peu. Bon, je change de position pour la centième fois ... les matelas sont un peu fins. Allez, ce coup-ci, dodo !

23h. Dommage...

          Je commençais enfin à m’assoupir, grâce à ma technique de repli sur moi-même et de recherche de paix intérieure (apprise dans le célèbre film Petit scarabée et Maître Chin), mais la porte me fait sursauter. Dommage. Certains ont dû boire trop de tisane, et font un tour aux toilettes. Car le premier a réveillé les sans-bouchons, et le défilé dure un bon quart d’heure. Et en fait, on sent bien les planches sous les matelas. Il me reste combien de temps à dormir ? C’est décidé, je ne regarde plus ma montre tant que les copains ne me réveillent pas.

0h30. Encore raté

          Un sauveteur improvisé a le courage de se lever pour ouvrir la fenêtre, ouf ! Mais il a réveillé son copain, qui lui demande si les étoiles brillent et s’il va faire beau. Je regarde ma montre, et constate avec stupeur que la longueur des nuits augmente avec la raréfaction de l’oxygène. J’ai l’impression de dormir par plages de trente secondes. Je récupère ma couverture empruntée par le voisin, et je poursuis le jeu de la tortue dans sa carapace. Et toujours cet orchestre symphonique... Restons zen…

3h. Lever

          La voix du gardien résonne dans le lointain. « Bonjour, c’est 3h, l’heure des braves ! ». J’ai l’impression d’être plus fatigué qu’au coucher. Mais sitôt debout, plus question de rêvasser. Je boucle mon sac, avale vite un café en mettant le baudrier. Les chaussures fermement lacées, je serre les crampons à la lueur de la frontale. J’ai hâte de me lancer dans cette ascension ! On s’encorde devant le refuge ; sur le glacier, la neige durcie par le regel crisse sous nos pas. Les étoiles brillent fort dans la nuit noire. Une belle course qui laissera de grands souvenirs !